Living with Trauma Memories (in French)

VIVRE AVEC DES SOUVENIRS TRAUMATIQUES

Pendant ce moment passé ensemble aujourd’hui, je voudrais vous dire ce que signifie vivre avec des souvenirs traumatiques. Ceux d’entre vous qui ont des souvenirs traumatiques savent que leur unique désir est de les voir disparaître. Si vous ne pouvez pas les faire disparaître, vous voulez au moins pouvoir les oublier. Vous voulez les cacher loin de vous. Ceux d’entre vous qui tentent de les cacher ou de les oublier connaissent aussi l’expérience de les voir resurgir sans cesse à leur conscience.

Écoutez ce témoignage d’une femme qui a survécu à un traumatisme : « Je vis à ses côtés. Le traumatisme est là, figé, immuable, enveloppé par la mémoire comme dans une peau résistante qui le sépare de ce que je suis aujourd’hui. Je voudrais que cette peau soit encore plus résistante, car j’ai peur qu’elle devienne plus mince, qu’elle se déchire, laissant le traumatisme s’échapper et s’emparer de moi. » Et ceci encore : « Ma tête est remplie d’ordures, vous savez… toutes ces images, et ces bruits, et ces odeurs qui remplissent mes narines… on ne peut pas anéantir cela… c’est comme une autre peau sous votre peau, on ne peut pas s’en débarrasser. Moi, je ne suis pas comme vous. Vous, vous avez une vision de la vie, moi, j’en ai deux… J’ai une vie double. »

Cette victime décrit une expérience très commune : même si elle essaie d’oublier ou de cacher le souvenir loin d’elle, celui-ci continue à vivre à ses côtés. Elle a toujours peur qu’il ressorte pour s’emparer d’elle. Vous ne pouvez pas effacer les souvenirs traumatiques.

Les souvenirs traumatiques ne disparaissent pas de notre esprit. Nos cerveaux sont faits de telle manière qu’ils n’oublient rien. Il nous arrive de ne pas être en mesure de faire revenir quelque chose à notre mémoire, mais ce n’est pas la même expérience que l’oubli. Puisqu’il en est ainsi, il semble que nous devons apprendre à vivre avec nos souvenirs en sorte qu’ils ne puissent pas détruire notre vie présente. Les choses que je veux présenter aujourd’hui sont de celles qui peuvent aider ceux d’entre nous qui ont des souvenirs traumatiques, pour vivre avec ces souvenirs, les accepter, et néanmoins vivre leur vie présente d’une manière constructive et créative.

Nous allons faire cela en deux étapes :

D’abord, nous discuterons des trois réactions aux souvenirs traumatiques par lesquelles les êtres humains peuvent – par eux-mêmes – progresser et surmonter leurs épreuves.

Ensuite, nous aborderons trois moyens par lesquels les victimes peuvent prendre position contre le traumatisme et pour la vie.

Première étape du rétablissement post-traumatique

À la suite d’une expérience traumatique, chaque être humain doit faire un réajustement très douloureux pour vivre dans un monde nouveau rempli de deuils. Nous avons déjà montré que le traumatisme implique un événement qui menace la vie ou l’intégrité physique, ôte toute possibilité de choisir et submerge de terreur. Cet événement peut être la guerre, la violence, un viol, des sévices sexuels et des agressions physiques. Lorsque de telles choses arrivent, les victimes éprouvent de la solitude, de l’impuissance, de l’humiliation et du désespoir. Après un traumatisme, les victimes se replient sur elles-mêmes, se retirent de la vie, parce qu’elles n’arrivent plus à gérer autre chose que leurs émotions. Ce n’est pas mauvais en soi, c’est même nécessaire pour un temps. Cependant, si la vie doit continuer, la victime doit finir par revenir dans le monde extérieur. De quoi a-t-on besoin pour aider ces victimes à affronter ce qui demeure en elles, à s’en souvenir tout à fait, et à acquérir néanmoins la capacité de revenir vers nous et vers la vie d’une manière positive ?

Se rétablir implique de renverser la dynamique du traumatisme. Le traumatisme provoque le silence, car il semble qu’il n’existe pas de mots pour décrire véritablement ce qui s’est passé. Le traumatisme provoque une nuit affective et la solitude, car il semble que personne d’autre ne s’en préoccupe, que personne ne peut comprendre. Le traumatisme arrête le temps, car on est tellement perdu dans ce qui s’est passé qu’on ne peut pas regarder plus loin et qu’on perd tout espoir.

Trois choses sont nécessaires pour inverser ce processus et permettre le rétablissement. Les trois doivent intervenir car une seule ne suffirait pas. Ces trois choses sont : la parole, les larmes, le temps. Examinons chacune d’elles.

La parole – Parler est absolument nécessaire pour se rétablir. Même si les mots sont maladroits, ils doivent être prononcés. Garder le silence, c’est échouer à accepter l’événement et les souvenirs. Par « accepter les souvenirs » je veux dire : affirmer la vérité sur l’événement, affirmer que cela s’est véritablement passé, affirmer que c’était véritablement mauvais et que cela a véritablement causé des blessures. C’est mépriser les victimes si nous gardons le silence sur ce qu’elles ont vécu, ou prétendons que cela n’est pas arrivé ou que c’était sans importance. Parler, c’est dire : me voici, c’était mauvais, je suis blessé, la justice doit être rendue, et il faut prendre soin de mon coeur brisé. Au début, prendre la parole se fera peut-être sans mots. Parfois ces personnes ne peuvent que gémir, ou soupirer, ou pleurer, ou crier. Elles commencent ainsi à donner la parole à ce qui ne peut pas être exprimé. Souvent ces personnes ont besoin que nous restions assis à leur côté en silence. C’est un moyen de les rejoindre, afin qu’elles ne soient pas seules dans leur combat pour trouver des mots. Mais pour finir, il faut que des mots viennent. Parfois, ces personnes ont besoin d’aide. Pour les aider on peut dire ceci : « je vais prononcer un mot, si cela décrit ce que vous avez ressenti ou vu, hochez simplement la tête. » Vous pouvez utiliser des mots tels que effroyable, ténèbres, solitude, chagrin, peur, désespoir, ou douleur. Peu à peu, vous les aidez à trouver des mots, jusqu’à ce qu’elles puissent vous communiquer des morceaux de leur histoire. Les histoires de traumatismes ne se racontent pas d’emblée avec un commencement, un milieu et une fin. Elles se racontent par morceaux, dans le désordre, elles peuvent être confuses.

Parler c’est dire la vérité. Cela relie la victime à une autre personne. Cela restaure sa dignité, parce que son histoire compte vraiment. Cela lui donne la possibilité de choisir, elle peut décider quand parler et quand se taire ; et les victimes ont le droit de choisir leurs propres mots. Encore une fois, c’est l’inverse de ce qui s’est passé pendant le traumatisme. L’injustice, la violence, les agressions nous enseignent des mensonges. De tels événements suggèrent que nous ne sommes nuls et sans importance. Dire le traumatisme rétablit la vérité et redonne de la dignité. Car l’histoire subie a de l’importance, et la vérité a aussi un impact sur la vie de la personne. La violence et les agressions nous privent de relations bienveillantes. Nous sommes seuls, nous ne sommes pas pris en compte. Raconter l’histoire du traumatisme fait place pour une relation bienveillante qui soulage l’âme. Pour se rétablir d’un traumatisme, il faut raconter, et plus l’histoire est répétée encore et encore, plus grandit la force de dire la vérité et de la comprendre.

Les larmes – Se rétablir d’un traumatisme exige aussi des larmes. Faire face à un monde nouveau, rempli de deuils, provoque le chagrin. Beaucoup d’émotions accompagnent le traumatisme, en voici quelques-unes : la peur, la tristesse, la solitude, l’humiliation, le désespoir, la colère et le chagrin. Ce sont des émotions fortes et elles sont difficiles à vivre. Ce sont des émotions qu’aucun de nous ne désire dans sa vie. Cependant, comme des mots, elles doivent être exprimées. Les émotions racontent l’histoire tout autant que les mots racontent l’histoire. Les émotions disent à haute voix ce que le traumatisme a fait aux victimes. C’est comme voir et reconnaître les blessures physiques du corps après un accident. Les émotions sont l’expression des blessures du coeur et elles doivent aussi être vues et entendues.

Chez la plupart des gens, les mots ont tendance à venir en premier. Et c’est vraiment positif parce que choisir ses mots, les dire et avoir quelqu’un pour les écouter et les accueillir contribue à donner à la victime la force d’affronter ses émotions. D’autre part cela la relie à une personne bienveillante à qui elle peut faire confiance pour supporter avec elle ses émotions terrifiantes. Beaucoup de victimes font effort pour ne pas éprouver d’émotions. Souvent elles diront ce genre de choses : si je commence à pleurer, je ne pourrai pas m’arrêter – ou bien, si je laisse le chagrin et le désespoir m’envahir, je tomberai dans un trou noir dont je ne pourrai jamais sortir. Beaucoup s’efforceront de ne rien ressentir, et certaines personnes iront jusqu’à consommer des drogues ou de l’alcool pour se rendre insensibles. Elles pensent qu’une ivresse continuelle leur permettra de tenir leurs émotions à distance. Pour les gens qui se comportent ainsi, leur vie entière reste sous le contrôle du traumatisme, parce qu’ils ne font rien d’autre que de le fuir. Le traumatisme reste aux commandes de leur vie, exactement comme lorsqu’il est survenu.

En même temps, il est très important pour nous tous de nous souvenir que raconter l’histoire d’un traumatisme – affronter la vérité – et exprimer les émotions fortes et douloureuses qui l’accompagnent, exige un énorme courage. La plupart des gens ne peuvent pas faire cela seuls. Ils ont besoin d’une relation avec une personne bienveillante et patiente qui les aidera à avoir le courage d’affronter la vérité de ce qui s’est passé et les blessures qu’ils ont subies. Être accompagnés dans la tragédie ou les difficultés nous aide toujours à avoir du courage.

Beaucoup d’émotions ne peuvent pas être exprimées convenablement par des mots, c’est pourquoi les expressions non-verbales sont importantes. J’ai souvent demandé aux gens de me peindre ou dessiner leur tristesse, ou leur peur, ou leur chagrin. Il y a des années, j’ai rencontré une femme qui était danseuse. Elle a créé une danse qui racontait son histoire : ce qui était arrivé et ce qu’elle ressentait. Certaines personnes écrivent des histoires, des poèmes ou des chansons. D’autres fabriquent des bijoux symboliques, ou d’autres objets d’art qui représentent leur traumatisme et leur douleur. En tant qu’êtres humains, nous exprimons souvent des émotions fortes par la créativité – des émotions positives aussi comme la joie ou l’amour – et je pense donc qu’il est utile d’encourager les victimes d’un traumatisme à utiliser aussi de tels moyens pour exprimer leur souffrance. Utilisez les traditions de votre propre culture pour développer cette méthode.

Dans le psaume 56, il y a un verset qui dit en s’adressant à Dieu : « Tu comptes les pas de ma vie errante ; Recueille mes larmes dans ton outre : Ne sont-elles pas inscrites dans ton livre ? » (Traduction Colombe, Ps 56.9).

Il s’agit d’une vérité très importante, car souvent nous sommes mal à l’aise avec les émotions fortes. Certaines traditions culturelles affirment que de telles émotions ne sont pas convenables ; certains enseignements religieux disent que de telles émotions indiquent un manque de foi ; certaines traditions familiales suggèrent qu’on doit résister et n’avoir aucune émotion, ou bien que ces émotions sont pour les femmes mais pas pour les hommes, ou encore pour les enfants mais pas pour les adultes – et qu’elles sont en quelque sorte signe de faiblesse. Mais ce verset du Psaume affirme que Dieu, qui nous a créés, considère notre souffrance, qu’il y prête attention, qu’il recueille nos larmes dans une outre, et les inscrit dans son livre parce que nous sommes importants, ce qui est arrivé est important et les émotions que cela a provoquées en nous sont aussi importantes pour lui. Dieu écrit notre histoire et compte nos larmes. Nous aiderons les autres à se rétablir si nous apprenons à considérer les émotions comme Dieu le fait, et non pas comme ce que d’autres nous ont enseigné.

Beaucoup de victimes de traumatismes ont peur d’affronter et de ressentir les émotions liées au traumatisme. Elles craignent de perdre le contrôle d’elles-mêmes, et redoutent la douleur et la souffrance qu’elles auront à endurer. Ces peurs sont compréhensibles. En effet ce que l’on ressent autour d’un traumatisme est très puissant et ressentir de telles émotions peut rapidement réactiver le traumatisme pendant lequel la victime était accablée et impuissante. Gérer ces émotions et en guérir ne peut pas se faire d’une traite : les émotions alterneront avec l’insensibilité, puis l’épuisement. Ces ruptures sont nécessaires, il ne faut pas les brusquer. Une victime de traumatisme se sentira bien plus en sécurité pour vivre ses émotions si elle est avec quelqu’un qui écoute, lui assure que ses émotions sont normales et qui ne les condamne pas. Le deuil est une des émotions les plus intenses qui accompagnent le traumatisme. Faire son deuil, autant à propos de la violence subie que de ses effets, est une part importante du processus de guérison.

Vous constaterez que pour de nombreuses victimes de traumatisme, un ou deux souvenirs particuliers sont devenus symboliques de la totalité de l’expérience. Nous pouvons parfois nous en rendre compte en écoutant attentivement et en découvrant à quel souvenir ou à quelle portion de souvenir la victime ne cesse de revenir. D’une certaine manière, ces parties de l’histoire représentent la totalité, et véhiculent une émotion intense. De tels souvenirs symboliques racontent en fait une histoire plus complète. Par exemple, le récit de la mort d’un enfant peut aussi raconter la mort de toute espérance. Quelqu’un qui fait le récit d’un traumatisme provoqué par une personne croyante peut aussi raconter la mort de sa foi. Pendant que vous écoutez l’histoire, que vous voyez et reconnaissez les émotions, c’est important de suivre aussi le fil des émotions les plus intenses et d’écouter la totalité de l’histoire – celle que très souvent la victime elle-même ne s’entend pas raconter.

Une des caractéristiques du traitement des traumatismes est la nature répétitive de cette tâche. Les victimes répéteront la même chose encore et encore – « Comment mon père a-t-il pu me faire cela ? ». Elles décriront leurs émotions de manière répétitive – « Cela me met tellement en colère… » Elles rediront leurs deuils encore et encore – « Je ne peux pas croire qu’untel soit mort… » Attendez-vous à cela et prenez-le en compte. L’ampleur du traumatisme est telle que la répétition devient nécessaire. L’esprit ne peut pas imaginer ce qui s’est passé. Il ne peut pas retenir une telle pensée. Il est impossible de supporter l’intensité des émotions, on essaie donc de s’y habituer peu à peu. Ces tentatives visent à supporter l’insupportable. Ce sont des combats pour intégrer dans la vie des pensées pour lesquelles il n’existe pas de place. Soyez patients, et encore patients. Raconter et raconter à nouveau, cela aide à résorber les souvenirs. Parler ou raconter l’histoire et exprimer les sentiments qui vont de pair avec la tragédie, ce sont de véritables outils à la disposition des victimes. Elles peuvent s’en servir pour progresser vers leur guérison. C’est un moyen de maîtriser la peur et le sentiment d’impuissance. C’est choisir la vie, et non plus la mort. Écouter une histoire, c’est apprendre quelque chose ; mais raconter une histoire, c’est en devenir le maître. Raconter son histoire, avec toutes les émotions qui l’accompagnent, d’une manière audible et compréhensible pour une autre personne, c’est aussi avoir appris à parler en vérité, et à dominer cette vérité pour qu’elle ne vous engloutisse pas.

Le temps – Il y a un troisième élément qui doit intervenir pour que le rétablissement post- traumatique commence et se développe. C’est un élément sur lequel nous n’avons aucun contrôle. Nous ne pouvons ni le faire advenir ni l’arrêter. C’est le temps. Se rétablir d’un traumatisme exige des paroles, les larmes et du temps. Les trois sont nécessaires. Si vous ne racontez pas l’histoire, le rétablissement sera impossible. Les victimes resteront coincées dans le passé, dominées par le traumatisme – soit qu’elles dépensent une énergie considérable pour le tenir à distance, soit parce qu’il domine leur sommeil, leurs relations, leurs émotions, leurs actions et leur foi. Il doit être exprimé en paroles, de nombreuses fois. Se rétablir d’un traumatisme nécessite des larmes. Les larmes attestent la dignité de la victime et l’horreur de ce qui est arrivé. Les larmes expriment les émotions enfouies qui hantent le sommeil et perturbent la vie. Les larmes redonnent leur dignité à ceux qui ont disparu – ils méritent que l’on pleure sur eux. Les larmes sont un moyen de se souvenir. Exprimer ses émotions, trouver des mots pour les décrire, c’est déjà un moyen de les maîtriser. Lorsque la victime parle et pleure, elle toise le traumatisme comme on toise un ennemi en disant : Je vais parler de toi, tu ne me réduiras pas au silence ! Je vais dire les terribles douleurs que tu as provoquées dans ma vie. Je vais garder mémoire de ceux que j’ai perdus. Je serai responsable de ma propre histoire et je lui donnerai la place et la dignité qui lui sont dues. Elle avait de l’importance alors, et elle en a encore aujourd’hui.

Évidemment cela prend du temps pour en arriver là. Il faut du temps pour que les mots viennent. Il faut du temps pour écouter et comprendre. Il faut du temps pour que les émotions soient exprimées et comprises. Se rétablir de quoi que ce soit prend du temps. Si vous ratez une marche, tombez et vous brisez un os, il faudra du temps au médecin pour savoir quel os a été brisé et ce qu’il faut faire pour le ressouder. Il lui faudra discuter avec vous, écouter, examiner pour comprendre où est exactement le problème. Vous, vous aurez mal, vous souffrirez. Même lorsque le médecin aura remis l’os en place, vous continuerez à avoir mal. Vous voudriez sans doute que votre jambe aille mieux dès demain. Vous voudriez que la douleur disparaisse. Mais cela ne changera pas le rythme auquel avance le temps. Il avance toujours d’une seule minute à la fois, et vous ne pouvez rien y changer. Il faut du temps pour se rétablir. Et ce n’est pas la même durée pour toutes les victimes de traumatisme. Pour certaines c’est plus long que pour d’autres. Il y a de nombreuses raisons à cela. Mais peu importe la force de ces personnes, peu importe l’énergie qu’elles déploient pour raconter leur histoire et exprimer leurs émotion : de toute façon cela prendra du temps. Laissez-moi vous dire deux choses certaines à propos du temps : d’abord nous ne pouvons rien faire pour l’accélérer, et pourtant quand nous souffrons, c’est exactement ce que nous voudrions être capables de faire.

La recherche nous a aussi montré qu’au fur et à mesure que le temps passe, une victime de traumatisme finit par voir diminuer sa souffrance, surtout si elle a raconté son histoire. Tandis que la vie continue autour de la victime, elle découvre de nouvelles expériences et de nouvelles relations. Elle peut apprendre de nouvelles réactions à son passé, différentes de celles suscitées par le traumatisme. Au fil du temps, les victimes peuvent choisir ce qu’elles veulent faire de leur souffrance. Elles ne peuvent pas l’effacer, mais elles peuvent choisir comment l’utiliser.

Donc redisons ensemble ces trois choses nécessaires pour commencer à se rétablir d’un traumatisme : la parole, les larmes, le temps. Souvenez-vous : Toutes les trois sont indispensables. Parler une fois ne suffira pas ; la répétition au fil du temps est nécessaire. Mais on peut parler sans que le coeur soit impliqué. Les larmes ne suffiront Vivre avec des souvenirs traumatiques | 10

pas ; avec elles seules, pas de maîtrise possible sur la situation – il faut des mots aussi, et plusieurs répétitions. Le temps ne suffira pas non plus ; car avec lui seul, la vérité ne sera pas déclarée ni pleinement reconnue, elle ne sera pas non plus gérée activement. Alors la victime restera à la merci de ses souvenirs, exactement comme elle a été à la merci du traumatisme.

Deuxième étape du rétablissement post-traumatique

La parole, les larmes, le temps, tels sont les outils qu’une victime peut utiliser pour progresser vers son rétablissement. Mais il faut quelque chose de plus. Ce que nous avons mentionné jusqu’à présent est entièrement tourné vers le passé et vers le traumatisme. Reprenons l’exemple de la jambe cassée – au début toute l’énergie se concentre sur l’os brisé, sur la douleur et sur ce qu’il faut faire pour guérir cette jambe. Mais si le patient ne fait rien d’autre, il ne pourra jamais remarcher normalement ! Cette étape montre comment tout réapprendre pour être capable de vivre.

Rappelons encore que le rétablissement post-traumatique demande de renverser la dynamique de ce qui a été une menace pour la vie, une privation de choix et une peur accablante. Le traumatisme nous réduit au silence ; il nous isole, et nous sommes impuissants à le faire cesser. Le traumatisme détruit l’amour et la dignité, il détruit le but de la vie. Notre seconde étape étudiera les trois mêmes choses mais de manière différente. Cette étape implique des relations aimantes, un travail ou un but, et la foi. Voyons chacune de ces choses à son tour.

Des relations aimantes – d’abord que veut-on dire par relations aimantes ? Le retour à une vie relationnelle après le bouleversement du traumatisme commence par la personne à qui nous racontons notre histoire. Nous parlons et nous sommes écoutés. Nous sommes écoutés par quelqu’un qui cherche à comprendre et à partager ce que nous ressentons. Nous ne sommes plus solitaires, ni isolés dans notre souffrance. Finalement il va nous falloir choisir si nous voulons aimer à nouveau, prendre soin des autres à nouveau, nous rapprocher à nouveau d’un autre être humain. Le traumatisme nous a privés de toute possibilité de choisir. Avoir survécu, puis raconter notre histoire restaure cette possibilité de choix. Nous devons choisir ce que nous ferons avec les humains. Nous avons la possibilité de nous cacher, de haïr, de fuir… mais alors, le traumatisme reste aux commandes. Chaque acte de bonté, chaque acte de sollicitude, chaque acte de pardon et chaque acte d’amour est un défi au traumatisme. C’est comme si vous vous teniez debout pour affronter ce qui a tenté de vous détruire, comme si vous mettiez vos mains sur vos hanches et disiez : « Non, tu ne me posséderas pas. Tu ne vas pas me déshumaniser. Tu ne me créeras pas à ton image de ténèbres, d’impuissance, de solitude et de terreur. Je choisis d’être bon ; je choisis d’aimer à nouveau ; je choisis de pardonner ; je choisis d’être à nouveau en relation avec mes semblables, les humains. » Ceux qui commettent la violence détruisent la confiance et l’attention aux autres. Peu à peu, les victimes peuvent reconquérir ce qui a été perdu, et choisir de nouveau tout cela. Faire du bien aux autres ou prendre soin d’eux contribue à inverser notre terrible sentiment d’humiliation. La violence subie fait de nous des personnes qui se sentent dégradées, déshumanisées, remplies de honte. Chaque fois que nous prenons soin de quelqu’un, cela nous rappelle, à nous et aux autres, ce qu’est notre humanité, et il y a de la dignité dans cet acte.

Avoir un but – c’est la seconde chose. C’est quelque chose qu’on trouve souvent dans son travail, mais par d’autres moyens aussi. Il y a quelques années, je suis allée en République Dominicaine, et je me souviens avoir parcouru les bidonvilles de la capitale. Je voyais beaucoup d’hommes assis sans rien faire ; leur visage était sans expression, et leurs yeux semblaient morts. Ils n’avaient pas de travail. Ils ne pouvaient pas subvenir aux besoins de leur famille. Ils étaient déprimés, sans respect pour eux-mêmes. Ils pensaient qu’ils étaient méprisables. Beaucoup d’entre eux réagissaient en buvant, et il y avait beaucoup de violence dans leur foyer. Ils pensaient qu’ils n’avaient pas de but, ils avaient perdu toute raison de vivre.

Nous sommes censés avoir un but. Lorsque Dieu a créé le monde, au commencement, le monde était encore bon, l’homme et la femme étaient actifs. Dieu nous a créés pour travailler : cela nous donne de la dignité, notre vie a un sens et un but. Nous pouvons voir notre influence. Quand vous pouvez subvenir aux besoins de votre famille par votre travail, en cultivant et vendant de la nourriture, en pêchant, en vous occupant des enfants, etc., vous êtes valorisés, vous vous sentez forts. Vous voyez le résultat de votre dur travail. Quand vous créez quelque chose pour les autres, des objets, de la beauté – un beau panier par exemple, ou un bijou, de la musique, ou un bon repas – vous pouvez montrer votre oeuvre et dire : « Regardez ça, c’est moi qui l’ai fait ! Cette oeuvre existe parce que moi j’existe ! » Ce n’est pas seulement la preuve de votre existence, cela montre aussi que vous produisez quelque chose de bien.

Le travail peut être payé ou bénévole. Il montre que vous utilisez votre force, vos capacités ou votre intelligence pour être productifs et créatifs. Vous pouvez le faire chaque jour, avec de petits moyens, et vous aurez un impact sur de nombreuses vies. Vous aurez des choix à faire. Cela vous donnera de la dignité, de la valeur et du respect. Oui, vous faites le bien dans ce monde. C’est l’inverse du traumatisme qui a provoqué l’impuissance, le mal et la honte. Les victimes de traumatisme à qui on donne un travail se rétablissent et reprennent contact avec la vie bien plus vite que celles qui n’ont pas de travail. Le travail procure un but, un emploi du temps, un centre d’intérêt et des lieux familiers, et tout cela est relié au présent et à l’avenir.

La foi – Pour finir, réfléchissons ensemble sur la foi : comment elle est affectée par le traumatisme, comment en tenir compte en ce qui concerne le rétablissement. Je suis chrétienne, c’est pourquoi je vais considérer spécifiquement la foi comme un agent de guérison pour les victimes chrétiennes. Pour commencer, notons quelques éléments à propos de la foi. Le traumatisme fige la pensée. Une personne qui a subi un traumatisme pense à elle-même, à sa vie, à ses relations et à son avenir, à travers le prisme du traumatisme. Le traumatisme stoppe la croissance parce qu’il bloque tout. Il est semblable à la mort. La pensée qui naît de l’expérience traumatique contrôle l’introduction de nouvelles expériences. C’est-à-dire qu’après le traumatisme, ce n’est plus la foi qui est fondamentale, mais c’est l’expérience traumatique. Le traumatisme devient le prisme. Plus nombreux sont les aspects de la vie d’une personne touchés par ce que le traumatisme lui apprend, plus forte sera la leçon. Par exemple lors du traumatisme d’une agression sexuelle, chacun des sens a été affecté : le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe, la vue. Ils ont été affectés pendant un état d’hyper-conscience dû à la peur. Les leçons enseignées (par exemple « je ne vaux rien »), bonnes ou mauvaises, ne seront jamais oubliées. Pensez à un couple, en Chine qui a perdu un enfant dans l’effondrement d’une école à cause d’un tremblement de terre. À votre avis, que se passera-t-il si quelques années plus tard ils ont un autre enfant et l’envoient à l’école ? Que ressentiront-ils, à votre avis, le premier jour où ils le verront entrer dans le bâtiment de l’école ?

Deuxièmement, vous et moi, nous apprenons les choses invisibles et celles de la foi par le biais des choses visibles. Nous appartenons à la terre et nous apprenons au moyen de nos cinq sens : l’ouïe, la vue, le toucher, le goût et l’odorat. Dieu sait comment il a créé notre vie, et il nous enseigne des vérités au moyen du monde qui nous entoure. En regardant la mer, nous apercevons un peu ce qu’est l’éternité. En contemplant l’espace, nous saisissons un peu ce qu’est l’infini. Une vapeur qui se dissipe nous enseigne la brièveté du temps. C’est ainsi que Jésus nous a enseignés. Dans ses enseignements, il a dit qu’il était le pain, la lumière, l’eau, et le vin. Nous regardons le monde visible et nous apprenons ce qu’est le monde invisible. Considérez les sacrements : l’eau, le pain et le vin. Nous recevons un enseignement sur ce qui est le plus saint de tout à travers la nourriture d’un paysan ou d’une personne très pauvre à l’époque de Jésus. Par cette méthode, Dieu nous enseigne à le connaître. Ainsi nous n’avons pas à deviner à quoi il ressemble. Il dit : « Voulez-vous comprendre qui je suis ? » « Me voici, venu en une personne humaine, me voici avec une peau d’homme. Regardez Jésus et vous me connaîtrez. » Dieu lui-même se fait connaître à nous à travers ce que nous sommes capables de comprendre. Quand des gens subissent des traumatismes, au lieu d’apprendre de Dieu lui-même qui il est, ils apprennent du traumatisme et ils pensent que Dieu est à l’origine du mal. Alors, beaucoup voient Dieu à travers le prisme du traumatisme. Alors, la violence et l’humiliation signifient que Dieu ne se soucie pas d’eux. « Il ne m’aime pas, il n’aime pas ceux que j’aime. Il nous a abandonnés. » Il est très fréquent que des gens qui ont subi des traumatismes perdent la foi en Dieu. C’est un deuil de plus.

Élie Wiesel – de qui j’ai beaucoup appris sur l’impact des traumatismes – définit parfaitement le problème. Il est Juif, et il a été en camp de concentration dans sa jeunesse, pendant la Shoah. Au long de ses livres, il dit à ses lecteurs qu’ils ne doivent pas supposer que c’est un réconfort de croire que Dieu est toujours vivant. Loin d’être la solution, croire que Dieu est vivant pose simplement le problème. Il ne cesse de lutter avec ce qu’il décrit comme deux réalités inconciliables : la réalité d’Auschwitz et la réalité de Dieu. Chacune semble annuler l’autre et cependant, aucune ne disparaîtra. Il ne réussit pas à trouver un moyen de les concilier ensemble dans sa pensée. Vous comprenez, on peut admettre l’une ou l’autre réalité – Auschwitz et pas de Dieu ; ou Dieu et pas d’Auschwitz. Mais les deux en même temps ? Comment faire avec Auschwitz et Dieu ?

Je n’ai trouvé qu’une seule réponse à ce dilemme. C’est la croix de Jésus Christ. Parce que là, le traumatisme et Dieu se rejoignent. Ou peut-être faudrait-il dire : là, ils entrent en collision. Le Christ a tout enduré : les peurs, les impuissances, les faiblesses, la destruction, la dépossession, le silence, la perte, l’enfer. Il comprend le traumatisme. Il a volontairement subi le traumatisme pour nous. Il a enduré l’humiliation, la trahison, l’abandon, la nudité, la solitude, les ténèbres et le silence de Dieu, l’impuissance, la honte, la douleur et la perte de tout – y compris sa propre vie. Il a fait cela pour deux raisons. La première : il a subi le traumatisme, abandonné de son Père, pour que jamais nous soyons victimes de traumatisme en dehors de la présence du Père. Peu importe ce que nous traversons, peu importent les ténèbres ou le mal ; Dieu est présent et il comprend. La seconde : il l’a fait pour vaincre tout ce qui est mauvais : la mort, la maladie, la trahison, le mal et les ténèbres. Il a promis de faire toutes choses nouvelles. Pourquoi permet-il ces choses maintenant ? Je ne sais pas. Pourquoi devons-nous attendre la réalisation de ses promesses ? Je ne sais pas. Mais je sais qui il est, à cause de la façon dont il a vécu et dont il est mort. Et puisqu’il peut vaincre la mort et l’enfer, alors je vais avoir foi qu’il finira le travail un jour.

La souffrance et la foi sont difficiles à tenir ensemble, n’est-ce pas ? L’une sans l’autre, c’est simple. Quand tout va bien, nous pouvons avoir la foi. Quand nous souffrons, c’est facile de perdre la foi. Mais la foi, c’est croire en des choses que nous espérons et qui ne sont pas encore là. La foi, c’est avoir confiance que ce que nous ne voyons pas encore sera réel un jour. Le mal cherche toujours à détruire la foi. Il veut engloutir l’espérance. Il dit : « Regardez la destruction que j’ai provoquée ; il n’y a rien de bon ; il n’y a aucune espérance de quelque chose de bon. » Mais souvenez-vous : le traumatisme provoque l’impuissance, et le rétablissement redonne le choix. Allons-nous choisir la vie ou la mort ? le bien ou le mal ? l’amour ou la haine ? la foi ou le rejet de Dieu ? Voici ce qui est mauvais : choisir la mort, la haine et le rejet de Dieu. Choisir de telles choses, c’est ressembler au mal qui a essayé de nous détruire.

Dans la vie ordinaire, la foi en Dieu est un combat. Quand nous avons connu la tragédie et le traumatisme, la foi en Dieu est un combat acharné. Mais c’est un bon combat parce qu’il s’agit d’une lutte contre ces choses qui ont essayé de nous détruire, et de nous rendre semblables à elles. Au lieu de porter l’image du mal en nous-mêmes, nous pouvons regarder à Jésus, qui porte également les cicatrices du mal. Mais il est aussi vainqueur du mal, il a refusé de plier quand le mal était à son comble. Dieu est vivant, il règne, il siège sur son trône et il viendra un jour, c’est certain, et il fera toutes choses nouvelles. La question qui nous est posée est : Qu’allons-nous choisir de faire pendant cette attente ?

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